Durant l’été 2021, un véritable miracle s’est produit au large des côtes azerbaïdjanaises : une île nouvelle. Des pêcheurs l’ont photographiée depuis leurs bateaux, mais une semaine plus tard, elle a tout simplement disparu. Il ne restait plus un seul morceau de terre, comme si quelqu’un l’avait effacée d’un coup de gomme.

Cela se produit dans la mer Caspienne. Son nom même est paradoxal : c’est une étendue d’eau officiellement appelée « mer », bien qu’elle soit fermée et non reliée à un océan.

Le plus grand lac de la planète se comporte, pour le moins, étrangement : tantôt il se couvre de champignons incandescents, tantôt il brille la nuit, tantôt il rejette des milliers de phoques sur ses rives.

Les scientifiques se penchent sur ses mystères depuis des siècles, et pourtant, chaque énigme de la mer Caspienne semble leur échapper délibérément. Pourquoi la mer devient-elle peu profonde ? Comment se forment les flammes et les vagues scélérates ? Et est-il vrai que des cités antiques sont englouties sous les eaux ? Nous avons rassemblé cinq des mystères les plus intrigants et examiné ce que la science en dit.

La mer Caspienne – d’où vient-elle ?

D’où vient cette mer au milieu du continent ? Sur la carte, on dirait qu’on a simplement renversé un seau d’eau entre le Caucase et le Kazakhstan. En réalité, elle est bien plus profonde, au sens propre du terme.

Il existe deux théories principales concernant l’origine de la mer Caspienne. La première soutient qu’elle est l’héritière de l’ancien océan Téthys, qui, il y a des millions d’années, reliait l’océan Atlantique à l’océan Indien. Lorsque la Téthys s’est refermée, les bassins intérieurs ont subsisté : les mers Caspienne, Noire et d’Azov.

Des espèces reliques, témoins de cet océan d’antan, vivent encore en mer Caspienne : des mollusques du genre  Monodacna et de rares écrevisses. Des vestiges d’anciens récifs coralliens ont même été découverts dans le sud de la mer Caspienne.

Esturgeon caspien

Un indice indirect est la découverte de restes d’anciennes baleines pygmées, qui vivaient dans ces régions il y a des millions d’années. Or, la présence de baleines s’explique aussi par l’existence d’une vaste étendue d’eau de mer. Les baleines, comme vous pouvez l’imaginer, ne vivent pas dans un lac.

La seconde théorie n’est pas moins impressionnante : la mer Caspienne serait née d’une gigantesque catastrophe tectonique, un effondrement de la croûte terrestre jusqu’à une profondeur de 25 kilomètres. Précisons qu’il ne s’agit pas de la profondeur d’une mer, mais d’une dépression géologique remplie de sédiments provenant d’anciennes mers et de rivières.

Le fond marin lui-même se situe, bien entendu, à des profondeurs beaucoup moins importantes (dans la mer Caspienne, la profondeur maximale est d’environ 1 km). Les scientifiques ont mesuré cet abîme grâce à la tomographie sismique et à la gravimétrie : les ondes réfléchies par les couches rocheuses, à la manière d’un échosondeur dans le vide.

La vérité se situe probablement entre les deux. Littéralement, la mer Caspienne s’est vraisemblablement formée par étapes. La Caspienne septentrionale est peu profonde et a hérité d’anciens sédiments de l’océan Téthys, tandis que la Caspienne méridionale est un bassin tectonique profond.

Colonnes de feu, eau incandescente et vagues meurtrières

La mer Caspienne est la seule mer où l’on peut observer simultanément le feu, la lumière et l’obscurité sous l’eau.

Il y a plusieurs années, les Azerbaïdjanais ont assisté à l’éruption du volcan Dashly. Une colonne de flammes s’est élevée des profondeurs de l’eau, aussi haute qu’une tour de télévision : 100 mètres ! (Des témoins ont par la suite rapporté une hauteur de 500 mètres, mais il s’agissait manifestement d’une exagération. Néanmoins, une colonne de 100 mètres de haut reste impressionnante !).

Le phénomène était visible même depuis Bakou, à 74 kilomètres de là. Il était dû aux émanations de méthane provenant de volcans de boue. On en compte environ 800 dans la région, soit un tiers de tous les volcans de la planète. Lorsque la pression du gaz traverse la roche, le méthane s’enflamme au contact d’une étincelle, créant ainsi les fameux « champignons de feu ».

Imaginez maintenant : le calme plat, pas de vent, et soudain une vague de trois mètres se lève sur l’eau lisse. Des bulles de plusieurs centaines de mètres de diamètre remontent à la surface et déplacent l’eau, créant un tsunami localisé capable de faire chavirer un bateau de pêche.

L’effet observé s’est avéré supérieur aux prédictions de la science moderne et nécessite donc des études complémentaires.

La lueur nocturne de l’eau est un tout autre phénomène. Elle est due à des bactéries bioluminescentes du  genre Vibrio . Elles s’illuminent d’un bleu éclatant lorsque l’eau est en mouvement, comme si la mer Caspienne prenait vie de l’intérieur. Difficile à observer, car la lumière est trop faible et les expéditions nocturnes sont extrêmement rares.

Mort massive de phoques

À la fin de l’automne 2022, la côte caspienne était un véritable théâtre de crimes : des milliers de phoques morts jonchaient le sable. En l’espace de plusieurs semaines, les scientifiques ont dénombré environ 2 500 carcasses.

La cause du décès était le manque d’air ; les phoques sont morts asphyxiés. Comment cela se fait-il ?

Au départ, on pensait qu’ils avaient été asphyxiés par des gaz sous-marins. Leurs poumons étaient surchargés, mais aucune blessure n’a été constatée sur leur corps. Cette théorie semblait logique : des éruptions de méthane provenant de volcans sous-marins consomment l’oxygène, et les animaux meurent d’asphyxie. Mais les laboratoires ont ensuite découvert autre chose : la pneumonie, la peste et le virus de la grippe H5N1.

À cela s’ajoutait une pollution toxique. On a retrouvé du DDT, du mercure et des produits pétroliers dans les tissus. L’ensemble de ces substances a affaibli le système immunitaire, et des virus ont fini par tuer les animaux.

Les scientifiques pensent que ces décès sont dus à une combinaison de facteurs : pollution, infections et peut-être aussi des émissions de gaz localisées. Autrement dit, les phoques ne sont pas morts d’une seule catastrophe, mais d’une combinaison de problèmes d’origine humaine et naturelle.

Le mystère demeure quant à la cause de leur extinction soudaine, malgré la présence de ces facteurs depuis longtemps. Si les phoques étaient simplement en voie d’extinction, ce serait triste, mais compréhensible. L’effondrement brutal d’une population aussi importante reste cependant une énigme.

La mer qui disparaît

La mer Caspienne disparaît trop vite, déjouant même les prévisions les plus pessimistes.

De 2006 à 2024, le niveau de la mer a baissé de près de deux mètres. Les projections indiquent une baisse de 18 mètres d’ici la fin du siècle.

Aujourd’hui, le long de la côte nord, on trouve des marais salants dont la salinité dépasse 20 ppm – presque comme dans la mer Morte.

Demandez à n’importe quel habitant de la région sud d’Astrakhan : autrefois, les bateaux étaient amarrés juste à côté de leurs maisons, mais maintenant, il faut marcher une demi-heure pour aller jusqu’à l’eau.

Les scientifiques débattent encore de la cause principale : le climat, les centrales hydroélectriques ou la tectonique des plaques.

La première raison invoquée est le réchauffement climatique : moins de précipitations, plus d’évaporation. C’est la première chose qui vient à l’esprit. Or, il faut immédiatement écarter l’idée qu’aucun réchauffement ne puisse provoquer une catastrophe aussi rapide. Son impact est manifestement exagéré.

Le second exemple concerne les barrages de la Volga. Soixante centrales hydroélectriques retiennent jusqu’à 120 kilomètres cubes d’eau par an. Environ un quart de ces eaux de ruissellement n’atteint tout simplement pas la mer. Mais tout cela est facile à calculer, et là encore, le taux de perte d’eau devrait être plus lent.

Le troisième facteur est lié aux processus internes : le fond de la mer Caspienne s’enfonce de manière inégale et l’eau circule entre le nord et le sud.

C’est comme une immense baignoire inclinée. Lorsqu’un côté s’enfonce légèrement, l’eau s’y engouffre, laissant l’autre rive peu profonde. Dans le sud de la mer Caspienne, la croûte terrestre est étirée et s’affaisse progressivement sous l’effet des failles tectoniques, tandis que le nord reste surélevé. Il en résulte une légère pente du fond marin, et l’eau s’écoule vers le sud.

Ils ont construit une jetée, mais elle n’est plus dans la mer.

Cette hypothèse semble tout expliquer assez bien, mais il y a un hic. La mer ne devrait pas se rétrécir ; son volume devrait simplement se redistribuer vers le sud. Or, ce n’est pas ce qui a été observé.

Les conséquences sont déjà visibles : les ports s’assèchent, le littoral recule de plusieurs dizaines de kilomètres et la salinité augmente, passant de 12 à 18 ppm. Ce phénomène a des répercussions sur la faune locale ; il est fatal pour les esturgeons et les phoques.

La cause de l’assèchement rapide de la mer Caspienne reste donc à déterminer. Les scientifiques ont simplement constaté le phénomène et continuent de l’étudier.

Historiquement, la mer Caspienne a connu des fluctuations de niveau pouvant atteindre 200 mètres tous les deux millions d’années, mais l’activité humaine accélère aujourd’hui ce processus. Les comparaisons avec la mer d’Aral sont de plus en plus fréquentes. Certes, la Caspienne est 250 fois plus grande et n’aura donc pas le temps de s’assécher complètement, mais ses eaux peu profondes se transformeront progressivement en marais salants poussiéreux.

Aujourd’hui, le long de la côte nord, on trouve  des marais salants  dont la salinité dépasse 20 ppm – presque comme dans la mer Morte.

L’Atlantide de la mer Caspienne : des cités sous-marines

Au fond de la mer Caspienne se cachent les villes et les villages des peuples anciens.

Il y a douze mille ans, le niveau de la mer Caspienne était inférieur de 60 à 80 mètres. En effet, la Caspienne était moins profonde ; elle était alors alimentée par la fonte des glaciers après la fin de la dernière période glaciaire.

Il y avait bien une mer, mais beaucoup plus petite, et le reste du territoire était couvert de plaines fluviales, le long desquelles parcouraient des chasseurs néolithiques.

Dans le sud de la mer Caspienne, des dépôts d’un ancien récif corallien datant de l’époque de l’ancien océan Téthys ont été préservés.

Des outils en silex, des fragments de four, des pièces de monnaie et des céramiques datant du XIe au XIIIe siècle ont été découverts sur le plateau. Les deux cités les plus connues, Bandowan I et II, s’étendaient sur près de deux hectares et abritaient des centaines d’artisans et de pêcheurs. Ils y construisaient des navires et y pratiquaient le commerce. Puis, lentement, les cités ont sombré sous les flots.

Les inondations n’ont pas été catastrophiques : le niveau de la mer n’a monté que d’un millimètre par an. Les gens se sont simplement déplacés plus à l’intérieur des terres.

Les archéologues ont partiellement reconstitué des cartes 3D des fonds marins. Celles-ci révèlent déjà les contours de murs et de pilotis. Si le niveau de la mer Caspienne continue de baisser, certains de ces établissements réapparaîtront bientôt sur la terre ferme. Ce sera l’Atlantide inversée : des cités émergeant des eaux. Et l’on pourra alors comprendre quelles civilisations ont vécu ici.

Pourquoi la mer Caspienne est-elle appelée une mer alors que c’est un lac ?

Les hydrologues classeraient depuis longtemps la mer Caspienne comme un lac : fermée, alimentée par des rivières et des sédiments, elle n’est pas reliée à l’océan. Sa salinité est de 12 ppm, soit un tiers de moins que celle de la mer Noire.

Mais la tradition s’est avérée plus forte que la science. Hérodote et Strabon appelaient déjà cette étendue d’eau une mer, et ce nom est resté. La langue russe affectionne généralement ce genre d’exceptions ; souvenons-nous de la mer d’Aral, qui est elle aussi un lac. Israël a également une tradition similaire : tous ses lacs sont appelés « mers » (la mer Morte, la mer de Galilée, où, selon la tradition biblique, Jésus a rencontré les apôtres Pierre et André, etc.).

Ainsi, la mer Caspienne est devenue une mer de nom, non de par sa situation géographique. Mais c’est peut-être précisément là son symbolisme. Après tout, la Caspienne est unique et défie toute catégorisation.

5 mystères de la mer Caspienne que les scientifiques n’ont toujours pas résolus

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